PROJEKT2501

Essays and Notes

À la mémoire de Catherine Ringer
— Les Rita Mitsouko et Jean-Luc Godard autour de Soigne ta droite

18 septembre 2026

Extrait de l’émission française Bains de minuit, diffusée le 25 décembre 1987. Jean-Luc Godard, Catherine Ringer et Fred Chichin parlent de Soigne ta droite, du travail de création, du rock et de la politique.

Durée : 9 min 40 s. Source : INA, « Jean-Luc Godard et les Rita Mitsouko à propos de “Soigne ta droite” ».

L’attribution des voix a été établie en croisant la séparation audio des locuteurs avec l’examen de l’image. Les passages qui ne peuvent pas être établis avec certitude ne font l’objet d’aucune correction spéculative. Un mot rétabli par l’éditeur est placé entre crochets ; un passage indéchiffrable est noté [inaudible].

Cette transcription et sa traduction japonaise sont le fruit d’un travail commun entre Codex et Claude Code : Codex en a établi la première version (transcription automatique par gpt-transcribe, séparation des locuteurs par gpt-4o-transcribe-diarize), que Claude Code a relue à l’aide d’une nouvelle transcription par Whisper large-v3 et d’un examen de l’image. Des passages restent inaudibles : cette transcription n’est pas complète, et une transcription ou une traduction établie par une IA peut comporter des erreurs.

Transcription française

Les répétitions, hésitations et tournures familières ont été conservées. « Animateur » désigne l’intervieweur du plateau ; l’extrait consacré à Frank Alamo possède son propre présentateur. Cliquez sur le nom d’un intervenant pour ouvrir la réplique japonaise correspondante.

AnimateurIl est venu, Jean-Baptiste, chercher sa récompense ?

Fred ChichinIl vient jamais à la télé.

AnimateurIl vient pas à la télé, hein.

Fred ChichinC’est parce qu’il est tout petit et puis énorme.

AnimateurAh bon ? Tu penses que c’est pour ça ? C’est un genre qu’il se donne.

Fred ChichinNon, c’est pas un genre. Non, il n’aime pas ça, il n’aime pas se montrer. Ça le fait chier. Il trouve que, de toute façon, ce qu’il a à dire, c’est dans ses films, et puis il a pas envie.

AnimateurAlors Jean-Luc, pourquoi eux ? Pourquoi les Rita Mitsouko ?

Jean-Luc GodardBah, chaque fois qu’on va vers quelqu’un, on pense qu’il y a que lui. C’est une histoire d’art.

AnimateurEt vous, vous étiez fiers quand il vous a appelés ?

Catherine RingerVachement, ouais.

AnimateurAprès les Stones, c’est pas mal.

Catherine RingerC’est vrai, ouais.

Fred ChichinOuais, c’est même pas une question de Stones.

Catherine RingerC’est une question de Godard, c’est… fier, le truc.

AnimateurVous l’avez vu, le film ?

Catherine RingerAh ouais.

AnimateurEt alors ?

Catherine RingerMoi, j’étais vachement contente. Moi, ça m’a fait rêver sur les histoires de mort, de poésie, d’imagination, de tristesse et de moments où on est gai, de tout ça. Ça me touchait beaucoup. En dehors des passages où on est nous, on trouve que c’est bien restitué, mais…

AnimateurVous pensez pas à tous les gens qui vont aller voir le film en croyant qu’ils vont voir jouer les Rita Mitsouko et qui ne les voient pas ?

Fred ChichinMoi, on en a parlé tout à l’heure avec Jean-Luc, moi je trouve ça bien. Mais…

Jean-Luc GodardS’ils ont envie de les voir…

AnimateurMais c’est tellement frustrant que la seule chose qu’on peut dire après…

Catherine RingerMoi, je trouve ça bien de nous voir comme ça, ça change un peu, justement.

AnimateurVous voir chercher, c’est bien.

Catherine RingerTu voudrais dire qu’on…

Jean-Luc GodardNon, mais qu’ils aient envie de les voir travailler.

AnimateurPardon, Jean-Luc.

Jean-Luc GodardQu’ils aient envie de les voir travailler. Ce qui est dommage, c’est que, à part le sport ou la variété, disons, ou la musique, où on accepte de montrer le travail, on peut pas montrer le travail. Et je pense que ça nuit beaucoup à la fiction. Je veux dire, Zola montrait le travail. Aujourd’hui, si on montre le travail que montrait Zola, quelqu’un… je sais pas, je pense qu’il a tellement honte du travail qu’il fait qu’il ne peut pas se voir, parce qu’il le fait. Ne fût-ce que le travail de bureau : une secrétaire qui fait huit heures par jour, si on fait un film où on la montre huit heures par jour, elle n’est pas d’accord, alors que c’est elle pourtant. Je crois que…

AnimateurJ’ai trouvé ce que j’aime le plus chez vous : c’est votre respect du travail, finalement.

Fred ChichinOuais, moi, c’est qu’on parlait de One Plus One tout à l’heure, et moi je dis que je suis reconnaissant à Godard de ce film parce que j’ai vu les Stones en train de faire leurs morceaux, et j’étais fan des Stones à l’époque. Mais j’étais pas fan que de l’image, j’étais fan de leur musique. Donc, de les voir fabriquer leur musique, pour moi, ça m’a appris énormément. Je cherche moi-même à voir des tics de Keith Richards, qui est sur son tabouret et qui fait ça avec la rythmique, avec le poing, et tu te dis : pourquoi il fait ça ? Finalement, ça a une raison. Alors tu te mets à le faire et puis tu dis : ah bah ouais, ça donne le rythme au percussionniste, etc. Et on apprend plein de choses comme ça. Et ça, ça manque.

AnimateurTon film de Godard préféré, c’était quoi avant Soigne ta droite ?

Fred ChichinMoi, c’est le film sur la guerre, là, Les Carabiniers.

AnimateurLes Carabiniers ?

Fred ChichinOuais, je trouve que c’est plus fort que le film de Coppola, Apocalypse Now, sur la guerre. C’est un film qui est beaucoup plus fort, il va plus loin.

Jean-Luc GodardSi je les avais connus à l’époque, ils auraient joué dans Les Carabiniers.

AnimateurEt toi, c’était quoi, Catherine ?

Catherine RingerMoi, j’ai toujours du mal à dire qu’est-ce que je préfère. Alors, pendant que Fred répondait, je réfléchissais et j’ai rien trouvé, parce que j’aime bien plein de trucs, moi. Il y a plein de trucs qui me viennent. Là, tout à l’heure, il y avait Anna Karina qui était là. Ça me faisait penser à elle en train de dire « la ligne de hanche », etc. J’aimais vachement ça, j’aimais plein de trucs.

Jean-Luc GodardNon mais elle était vachement…

AnimateurComment ça s’est passé, alors, le travail ?

Fred ChichinOn travaillait chacun.

Catherine RingerL’idée, c’était de mixer nos deux disques et qu’on soit sur [dans] le même endroit, quoi.

Jean-Luc GodardMoi, je foutais rien parce que je filmais.

Fred ChichinNon, tu faisais ton film. Tu déconnes, tu faisais la prise de son, t’avais le casque sur les oreilles et tout.

AnimateurMais le son est chiadé, hein.

Fred ChichinMais d’ailleurs, on a fait un deal quand même entre nous au départ : il avait le droit de prendre les bandes 24 pistes et de faire ce qu’il voulait avec, ce qui est quand même, pour des musiciens, pas évident. Et par contre, il nous a dit : « Vous pouvez prendre toutes les prises que je n’ai pas utilisées dans le film, vous pouvez en faire ce que vous voulez. » C’est sur le contrat, on a signé, et puis je trouve que c’est un bon deal.

AnimateurMais il venait comment, tous les jours ? Ça se passait comment ? Ça durait combien de temps, d’abord ?

Fred ChichinDeux mois.

AnimateurDeux mois. Il venait tout le temps ?

Fred ChichinNon, il venait quand il avait envie. Et puis nous, des fois, on disait : bon ben là, on a besoin de trois, quatre jours pour se recentrer, parce que c’est vrai que d’avoir trois personnes dans le studio qui te filment, etc., ça crée une tension. Des fois c’est créatif, puis des fois c’est écrasant. Alors on disait : bon, là, faut qu’on se recentre. Et puis des fois, c’est aussi son humeur.

AnimateurIl prenait tout ? Il tournait tout ou il tournait seulement quand ça lui plaisait ?

Fred ChichinQuand ça lui plaisait.

Catherine RingerQuand il avait envie de tourner, quoi. Quand ça correspondait à ce qu’il avait envie de faire.

Fred ChichinÇa, savais pas. [inaudible] Quand on pouvait.

Jean-Luc GodardQuand on pouvait, parce qu’ils bougeaient tout le temps. Le temps qu’on installe une caméra, ils étaient partis.

Fred ChichinVous avez changé ?

AnimateurAh oui, d’accord, c’est d’être infernal, alors.

Jean-Luc GodardC’était pas du repos.

Catherine RingerOn s’occupait pas du tout d’eux, alors.

Jean-Luc GodardC’était de la composition, donc on cherchait des moments et ils étaient assez…

AnimateurIl était présent sur tous les morceaux de l’album ou simplement sur certaines chansons ?

Jean-Luc GodardSur certains.

Fred ChichinSur certaines chansons.

AnimateurSur celles qu’on voit dans le film, c’est-à-dire « Les Histoires d’A. » et…

Fred ChichinNon, il y en a d’autres.

AnimateurIl y en a d’autres ?

Fred ChichinJe pense, hein. Il y en a d’autres que t’as pas gardées. Il me semble, moi, qu’il y en a d’autres.

Jean-Luc GodardJe pense que j’étais sur des moments de son… Et puis c’est tout.

AnimateurVous êtes devenus copains à la sortie ?

Fred ChichinC’est mon pote.

AnimateurBen, c’est un peu l’impression que ça donnait, là.

Catherine RingerBen là, on est contents, là.

AnimateurOuais ?

Catherine RingerOuais. Là, on est contents, on est en talk-show, alors…

Extrait d’archive : Frank Alamo

Présentateur de l’archiveVous avez fait un disque ?

Frank AlamoJ’ai fait un disque et ça a très bien marché.

Présentateur de l’archiveÇa a marché, il s’est vendu ? C’est formidable. Et alors, mais on ne vous connaissait pas encore en scène.

Frank AlamoNon, non, personne ne m’avait vu. Alors j’ai fait une petite tournée avec mon amie Sheila. On s’est bien amusés, d’ailleurs. Et puis, à la fin de la tournée, ils m’ont dit : « Ben maintenant, il faut faire l’Olympia, absolument. »

Présentateur de l’archiveAlors vous êtes à l’Olympia dans le programme des jeunes. Et est-ce que vous aimez le contact avec le public ?

Frank AlamoAh, j’adore ça.

Présentateur de l’archiveOui ?

Frank AlamoJ’adore ça, ça forme vraiment le caractère.

Présentateur de l’archiveIls réagissent bien ?

Frank AlamoAh oui, très bien.

Présentateur de l’archiveEst-ce que l’Olympia n’est pas interdit aux plus de vingt ans, non ?

Frank AlamoNon, je ne pense pas. En ce moment, peut-être, mais…

Présentateur de l’archiveEn ce moment, je veux dire, oui, bien sûr. La clientèle moyenne varie entre seize et dix-sept ans, non ?

Frank AlamoEn ce moment, oui.

Présentateur de l’archiveEh bien, mon cher Frank Alamo, sans plus tarder, je vais vous demander, si vous voulez bien, pour que nos amis du club vous voient, de nous chanter une chanson, vous-même.

Frank AlamoBien sûr. Je vais vous raconter une charmante histoire, d’ailleurs.

Présentateur de l’archiveEt je compte sur vous. Allez-vous-en, allez-vous-en, allez-vous-en, disparaissez. On l’a assez vu, hein.

Frank Alamo« Biche, oh ma biche… »

Retour en plateau

AnimateurVous travaillez sur les clips avec Gautier, Mondino… Vous avez travaillé ?

Catherine RingerFifty-fifty.

AnimateurAh ouais. C’est-à-dire ?

Catherine RingerC’est-à-dire qu’on est là depuis la conception jusqu’au montage.

Fred ChichinOn se voit avant dans un restaurant, on discute : qu’est-ce qu’on va faire ? Et puis… Non mais ça se passe comme ça en France.

AnimateurBen oui. Heureusement que ça se passe comme ça.

Fred ChichinC’est au resto, en France.

AnimateurEt dans le clip de Jean-Baptiste, par exemple, vous avez apporté quoi ?

Fred ChichinOn a apporté le fait qu’on ne changeait pas de costume, qu’il n’y avait qu’un seul décor et qu’il n’y avait qu’une seule prise de vue.

Catherine RingerEt aussi l’ambiance un peu… comment ça s’appelle… russe ancienne, des films très stylisés comme ça.

AnimateurDes Eisenstein, tu veux dire ?

Fred ChichinVoilà, exactement. Ce genre-là, oui. Jean-Baptiste, ce qu’il a amené, c’est le zapping, le singe, parce qu’il fallait lier tout ça. Lui, il a amené le liant, et puis il a amené le détournement d’image, le ralenti, tous ces machins-là.

AnimateurVous l’avez vu, le clip ?

Jean-Luc GodardJ’ai reçu la cassette, mais je l’ai pas vu.

AnimateurIl faut le regarder, c’est quelque chose.

AnimateurMoi, ce que je trouve génial avec eux, c’est que… parce qu’en France, il y a eu une sale période, à un moment : c’est quand on nous a expliqué qu’il y avait du rock français. C’était terrible, le rock français, parce que rien que « rock français », je veux dire, c’est comme Cadillac…

Fred ChichinC’est comme la valse américaine.

AnimateurVoilà, c’est comme la valse américaine. Alors déjà ça, eux, ils sont pas là-dedans. Bon, après, on nous a expliqué qu’il y avait du rock européen. Ça, ça n’existe pas plus. Eux, c’est vraiment, du premier coup, ils sont rentrés tout de suite dans le rock, quoi.

Fred ChichinDans le rock américain.

AnimateurNon, dans le vrai, quoi. Je sais pas si c’est le rock américain… Non, il est même pas américain, le rock.

Fred ChichinOn est pas mal américains.

AnimateurIl y a du rock australien aussi. Non, vous êtes rentrés dans le rock, quoi, du premier coup. C’est quand même fou qu’on ait ça en France. Vous le savez quand même.

Fred ChichinBah ouais, mais moi, ça fait partie de ma culture. Moi, mon premier album des Beatles, je l’ai acheté à huit ans. Alors, je veux dire, les gens me disent : « Oui, votre culture, c’est ceci, cela… » Je dis : « Mais non, ma culture, c’est les Beatles, c’est Léo Ferré. » C’est vrai, j’ai acheté les disques de Léo Ferré, Amour anarchie, et puis les Beatles. Mais je connais mieux les Beatles que les Anglais, moi. Ça me fait rigoler quand je vais en studio à Londres. Je connais mieux les Beatles que les ingénieurs du son qui ont vingt-trois balais. J’en ai trente-trois. Je connais mieux qu’eux.

AnimateurVous voulez pas parler des grandes causes. Tous les artistes, ils donnent leur avis sur tout, maintenant. Par exemple, il y a plein d’artistes qui ont dit qu’il fallait que Mitterrand se représente. T’as pas signé, toi ? Ils t’ont demandé de signer ?

Fred ChichinMais si Mitterrand veut se représenter, il se représente. Je veux dire, c’est son problème.

AnimateurVous, ça vous intéresse pas de…

Fred ChichinNous, on est des citoyens comme les autres. Je veux dire, pourquoi ? Bah, à ce moment-là, tu prends un mec dans la rue et puis tu lui dis : « Tiens, machin-chouette, est-ce que tu veux que Mitterrand se représente ? » Je trouve que sa parole a autant de valeur que la mienne.

AnimateurT’es pas pour que les artistes…

Fred ChichinÉcoute, si demain il y a un grand artiste qui vient et qui dit : « Le Pen, c’est un génie », ben tout le monde va avoir les boules, hein, OK ? Alors, il faut qu’ils arrêtent…

AnimateurÇa m’étonnerait qu’un grand artiste dise ça, moi.

Fred ChichinTiens ! Et qu’est-ce que t’en sais, mon pote ?

AnimateurQui ? T’es d’accord, toi ?

Fred ChichinEh, qui ? J’en sais rien. Et si demain nous, on dit : « Le Pen, c’est génial », tout le monde va être dans la merde, là, hein.

AnimateurToi d’abord.

Fred ChichinMais il faut faire attention à comment on joue avec les artistes et avec la politique, OK ? On s’en sert, je veux dire, pour des bonnes causes, mais c’est quoi les bonnes causes ? Une bonne cause peut devenir une mauvaise cause, alors il faut faire attention avec ça.

AnimateurT’es d’accord avec ça ?

Catherine RingerOui.

AnimateurQuand Depardieu achète une page dans le journal pour dire qu’il faut voter Mitterrand, ça te fait chier, finalement ?

Catherine RingerIl y a des artistes qui ont un discours politique poussé. S’ils réfléchissent et s’ils se creusent la tête là-dessus, à ce moment-là, bon, qu’ils en parlent.

Fred ChichinMoi, je trouve qu’ils devraient faire leur promotion eux-mêmes, les hommes politiques, putain.

AnimateurMaintenant, on va voir l’époque où Godard filmait les Stones avant de filmer les Rita Mitsouko, ou même…

Note sur une réplique : « Vous avez changé ? » peut aussi s’entendre « Vous l’avez changé ? » ; le pronom renverrait alors à la caméra dont Jean-Luc Godard vient de parler. Les voix se recouvrent à cet endroit et le choix reste ouvert.